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QUESTION A

STELLA GHERVAS est historienne, docteur en histoire de l’université de Bucarest et docteur ès lettres de l’université de Genève, chargée de recherche à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Elle est actuellement chercheuse invitée à l’Institut d’études avancées – Paris où elle travaille sur le projet de recherche « L’Europe élargie : de la Sainte-Alliance au Traité de Lisbonne » et dirige un séminaire sur le même sujet. Durant son séjour à l’IEA – Paris, Stella Ghervas a reçu le Prix Guizot de l’Académie française au titre des Prix d’Histoire et de Sociologie 2009 pour son ouvrage intitulé Réinventer la tradition. Alexandre Stourdza et l’Europe de la Sainte-Alliance (Éditions Honoré Champion).


© Photo : Christophe Delory

Quelles sont selon vous les principales raisons de la crise politique que connaît l’Europe à 27 ?

C’est un lieu commun de dire que l’extension de l’Union européenne vers l’est l’a poussée aux limites de son fonctionnement et que les rejets successifs des traités par les Français, les Néerlandais, puis les Irlandais ont précipité la crise institutionnelle des dernières années. Mais cet élargissement et ces refus populaires sont-ils vraiment la cause du problème, ou serait-ce plutôt l’effet d’une situation préexistante ?
En réalité, si l’édifice de l’Union semble vaciller, c’est surtout à cause d’incertitudes à propos de ses fondations, qu’on n’a pas pris la peine de creuser suffisamment : je veux parler du socle des idées fondamentales de l’Europe, dans les domaines politique, social, économique et spirituel. Les citoyens européens ont, dans leur majorité, un désir de paix ainsi qu’une inclination nettement démocratique. Mais le rejet de tout impérialisme étranger joue aussi un rôle de premier plan dans leurs identités nationales respectives. Leur aspiration à l’unification est donc tempérée par cette méfiance, ce qui leur pose un dilemme vis-à-vis de l’Union : quel jugement porter sur sa nature et sur ses véritables intentions ? On aboutit à deux réponses opposées, selon qu’on la voit comme une réalité nouvelle et idéale, ou au contraire comme la reproduction d’expériences négatives du passé.
Pour tenter de dépasser ces questions, les promoteurs du traité constitutionnel (2005) et du traité de Lisbonne (2007) ont délibérément mis l’accent sur des valeurs « européennes » avec le triptyque paix/démocratie/prospérité. Mais ils semblent avoir paradoxalement ravivé la crainte des eurosceptiques, en leur donnant l’impression d’avoir mis en avant un alibi destiné à masquer les desseins de l’Union. L’extension à vingt-sept membres n’a fait que compliquer les choses, en agrégeant l’imaginaire de nouveaux pays qui ont été marqués par l’expérience de l’hégémonie soviétique et, pour ceux du Sud-Est, également par plusieurs siècles de domination ottomane.

Comment est-il possible de développer le projet politique européen sans se heurter à des spécificités nationales ou des clivages idéologiques insurmontables ?

La politique de l’Union européenne est nécessairement une affaire de consensus et de compromis, qui exige de veiller en permanence à ce que chacun se sente suffisamment considéré - ce qui détermine un ensemble assez compliqué de conventions et de codes sociaux communs, qui ont justement pour but de désamorcer les réactions de particularisme. Pris comme une règle de savoir-vivre, le principe de subsidiarité fait aussi partie de cette culture.
L’apprentissage de cette forma mentis du dialogue constant n’est sans doute pas facile, mais dans ce domaine, l’historien a un rôle à jouer. Car les attitudes qui divisent les différents pays à propos de l’Europe peuvent être expliquées par un passé qui n’est pas forcément récent.
Plus généralement, nos conceptions sur l’ordre européen et la volonté de contractualiser les relations entre Etats ont été mises en pratique pour la première fois à l’époque du Congrès de Vienne. Il y a des moments particuliers sur lesquels il est utile de revenir, durant lesquels s’est cristallisé un fort sentiment européen qui a été partagé par des représentants de plusieurs pays : citons 1815 avec l’esprit de Vienne, l’esprit de Genève à l’époque de la Société des Nations et, après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement qui a conduit à la fondation des premières institutions communautaires. Cet « esprit » du dialogue entre États, qui a été intermittent dans le passé, est progressivement devenu une nécessité politique permanente.
C’est là le thème du projet « L’Europe élargie : de la Sainte-Alliance au Traité de Lisbonne » que je mèneà l’IEA-Paris (voir encadré).

De juin à novembre 2009, Stella Ghervas a dirigé à l’IEA-Paris un séminaire en quatre volets proposant une approche historique des fondements culturels de la construction européenne et se déclinant selon les séances suivantes : « Relire 1815 pour lire l’Europe à 27 », « Le traité de Versailles et la Société des Nations : quel bilan pour l’Europe d’aujourd’hui ? », « Les valeurs de l’Europe politique : trait d’union ou pomme de discorde ? », et finalement une journée d’études intitulée « De l’esprit des Lumières à l’“esprit de Lisbonne” ». En élargissant la focale dans l’observation du temps et de l’espace (c’est à dire en remontant au-delà de la date conventionnelle de 1945 et en considérant l’ensemble de l’Europe élargie), ce séminaire a eu pour but d’explorer les origines des idées controversées qui agitent aujourd’hui l’Union européenne et d’analyser les référents qu’elles ont convoqués dans l’esprit des électeurs.
Le 3 novembre dernier, Stella Ghervas a été invitée au Collegium de Lyon pour y présenter une conférence intitulée « De l’Alliance des rois à l’union des Etats : pour une généalogie de l’unification européenne, de 1815 à nos jours ».

Pour retrouver l’ensemble des informations sur ce séminaire : www.paris-iea.fr

 

COLLEGIUM DE LYON IMERA IEA DE NANTES IEA DE PARIS   2
Décembre 2009

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